« Comment les radiateurs changent le monde »

Au cours de mes récentes discussions avec des professionnels du développement à New York et Washington DC, plusieurs ont soulevé la présence d’une vidéo sur les réseaux sociaux que j’ai le grand plaisir de vous partager :
http://www.youtube.com/watch?v=oJLqyuxm96k&feature=player_embedded

Un continent de « pauvres bénéficiaires »

Au premier abord, une telle initiative fait sourire : des Africains créent une ONG pour aider la Norvège à combattre le froid ! Mais cette démarche n’a rien d’un sketch. En fait, cette vidéo a le mérite d’interpeller ceux et celles au Nord qui voient l’Afrique comme un continent de « pauvres bénéficiaires » qu’il s’agit d’élever à un niveau similaire au nôtre. Plus précisément, elle fait même fonction de « miroir » dans la mesure où elle met en avant certains illogismes de notre action développementaliste. En effet, il existe dans notre manière de concevoir le développement une hérésie que cette vidéo ne fait que survoler, et qu’il s’agit ici de discuter brièvement.

Un premier élément qui m’interpelle est pourquoi l’Afrique est-elle toujours représentée par des enfants affamés, des populations rurales isolées, des femmes maltraitées, et des populations ignorantes n’attendant que le passage de l’homme développé, occidental ?

Qu’est-ce que l’Afrique aujourd’hui ?

A ce titre, interrogeons-nous: qu’est-ce que vraiment l’Afrique aujourd’hui ? Si certainement des situations d’urgence existent et qu’elles doivent être médiatisées et mises en avant par les différents acteurs globaux, intéressons-nous ici plutôt à quelques indicateurs de développement, afin de voir la place actuelle de l’Afrique dans la configuration économique mondiale.

  1. 1.      Grande propriétaire de ressources naturelles

L’Afrique est propriétaire d’une portion prépondérante des ressources naturelles du monde (minéraux, pétroles ou encore terre agricoles). Une telle situation met l’Afrique en position de force dans les échanges commerciaux et économiques internationaux. Dans ce sens, l’Afrique a beaucoup bénéficié de l’augmentation du prix des matières premières durant la dernière décennie, comme l’illustre la hausse du prix du baril de pétrole de 20$ en 1999 à 145$ en 2008. Les prix des autres matières premières ont, dans leur ensemble, connu des augmentations similaires et positionnent l’Afrique de manière sans précédente sur les marchés mondiaux. Grâce à cette tendance et à la demande croissante des économies émergentes, une gestion sage des politiques macroéconomiques et un environnement favorable du climat des affaires, la croissance du Produit Intérieur Brut de l’Afrique s’élève entre 2001 et 2010 aux alentours de 5.2% par année. Un record !

  1. 2.      Exportations en hausse

Cette réalité économique sans précédent se manifeste aussi dans les performances commerciales de l’Afrique qui dépassent la moyenne globale. Entre 2000 et 2010, la valeur des exportations africaines crut en moyenne de 13.1% (par rapport à une moyenne mondiale de 9%) tandis que ses exportations croissant à la hauteur de 13.7% (comparé à une moyenne mondiale de 8.6%). Quant au commerce de services, l’Afrique a aussi connu une croissance plus importante que le reste du monde avec respectivement 10.5 et 13.7% (contre 9.7% et 9.3%) pour le reste de la terre.

  1. 3.      L’Afrique comme arrière-boutique

L’Afrique possède un bassin de main d’œuvre presque inexploité en termes de consommateurs et producteurs. Avec le développement de l’Asie et la théorie des avantages comparatifs dans le commerce, on peut parier que d’ici cinq ans, les pays émergents utiliseront l’Afrique comme arrière-boutique, créant des flux économiques sans précédents, générant des postes de travail et des infrastructures pour bon nombre de travailleurs du continent.

Dans son rapport 2012 sur l’Afrique, la Commission Economique des Nations Unies, dirigée par Carlos Lopez, note qu’en concentrant son activité vers une diversification économique (en particulier des exportations) et une transformation structurelle (via des partenariats innovants), l’Afrique pouvait devenir une economic powerhouse, dans un contexte où l’Europe et les Etats-Unis peinent à s’affirmer comme des partenaires sûrs à cause de leur luttes macroéconomiques.

Devant une telle réalité économique, comment réagir ?

Plusieurs éléments entrent en considération vis-à-vis de ces chiffres pour les atténuer, tels que l’enfermement des pays, la corruption, ou encore la faiblesse du commerce inter africain. Aussi, résumer les performances d’un continent si grand à des indicateurs si larges peut aussi sembler restreindre les spécificités locales, dont les dynamiques peuvent se refléter sur les perspectives articulées plus haut.

Certes, l’Afrique n’arrivera pas à destination la semaine prochaine. Un tel chemin exigera encore une augmentation des investissements dans la santé, les infrastructures et surtout dans une éducation de qualité. Mais il y a plus, et c’est là que cette vidéo et ces données sont utiles; ils montrent que l’Afrique n’est pas seulement un bénéficiaire, mais possède le potentiel de devenir un partenaire.

Transformer le bénéficiaire en partenaire

Toute la rhétorique du développement est orientée autour de la relation donneur/bénéficiaire. Quelle implication serait générée par la transformation du bénéficiaire en partenaire? Quelle structure peut-on mettre en place qui permettre au développement de se passer au travers d’un véritable échange, plutôt qu’une relation unidirectionnelle entre le Nord et le Sud? Le débat est lancé. Et si le débat radiateur contre développement n’était qu’une façon humoristique de montrer le ridicule de nos convictions développementalistes occidentales ?

Yannick Heiniger est actuellement en stage à FH à Washington DC aux Etats-Unis. Titulaire d’une Maitrise en Socio-économie de l’Université de Genève, il a beaucoup travaillé sur la pratique du développement en Afrique.
Découvrez chaque semaine ses réflexions sur notre blog !

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