L’aide alimentaire internationale en débat

9 Avril 2013 – En termes de visibilité, on ne pouvait pas espérer mieux ! Le 4 avril dernier, en plein débat acharné sur la proposition du budget 2014 du président Obama, le prestigieux New York Times s’est arrêté sur la position de FH en matière d’aide alimentaire internationale. Un événement assez unique pour être souligné.

De l’aide alimentaire ou de l’argent ?

Un rêve devenu réalité ? Pas vraiment, tant les questions relatives à l’aide alimentaire américaine mettent en exergue les contradictions dans lesquelles les ONG sont souvent insérées à leur dépend. Une vraie confrontation à la réalité, ou plutôt, à ce qu’on en discerne. C’est que ce débat sur le budget, incarcéré dans une discussion sans fin sur la réduction nécessaire des dépenses américaines, porte sur une proposition de changement historique faite par le président démocrate en matière d’aide alimentaire : au lieu d’acheminer des matières premières américaines, le président propose d’acheminer de l’argent pour que les bénéficiaires puissent eux-mêmes se fournir sur les marchés locaux.

Écouler les excédents au Sud?

Jusque-là, tout semble évident. Les Etats-Unis, comme maîtres historiques de l’aide alimentaire avec un montant annuel de 1.4 milliards de dollars, proposent ce système depuis 1954. Certains, tel le journal Alternatives Internationales, le considère comme un instrument de l’hégémonie politique économique américaine, servant à la fois à entretenir des relations clientélistes avec les pays du Sud, à pénétrer leurs marchés agricoles, à écouler les excédents et à amortir les fluctuations du marché (Alternatives Internationales, 2005). Les défenseurs de la réforme argumentent que se fournir sur les marchés locaux permettra d’encourager la production locale et de nourrir plus de monde (un chiffre de 17 millions a été articulé). De plus, une somme moins importante est nécessaire pour une telle opération, puisque des frais de transports et de livraisons ne sont plus nécessaires.

Or, et à ma grande surprise, les grands lobbies de l’agrobusiness et des entreprises de transports ne sont pas les seuls à s’opposer à un tel projet. Plus de 60 ONG américaines, dont FH, font de même ! Comment appréhender une telle position ? FH est-elle à la merci d’intérêts si spéciaux ? Après de nombreuses recherches, il s’est avéré que le débat est bien plus complexe et montre bien qu’en politique, rien n’est simple. En fait, rien n’est potentiellement plus dévastateur que la politique des bonnes intentions…

Aide alimentaire d’urgence ou aide structurelle ?

Premièrement, il convient de différencier l’aide alimentaire d’urgence et l’aide alimentaire structurelle. Cette dernière a un impact négatif sur les marchés locaux puisqu’il fausse la donne en acheminant sur le marché des produits d’une qualité supérieure à des prix cassés. L’aide d’urgence, quant à elle, est nécessaire car elle intervient dans des situations où il n’existe que peu d’alternative. C’est là qu’intervient une question fondamentale.

A quoi sert-il de donner de l’argent à ces gens dans le besoin, si la nourriture n’est pas ou que peu disponible sur le plan local ? L’argent servirait alors à acheter des matières premières en Ukraine ou en Chine à des prix tout aussi élevés, avec un délai de livraison tout aussi long. Dans le cas où la nourriture serait disponible, de nombreuses enquêtes ont prouvé que la qualité n’est pas forcement au rendez-vous, et que le prix, plus élevé, permet de nourrir moins de monde. Dans ce contexte, changer la dynamique de l’aide américaine en pourvoyant de l’argent plutôt que des commodités risque d’avoir des effets involontaires néfastes, ou d’inciter d’autres pays à offrir une aide plus avantageuse, ce qui n’est pas du goût du législateur américain.

Une autre dimension politique est importante à considérer. En 2011, plus de 100 membres du Congrès ont voté pour éliminer l’aide alimentaire de façon définitive. C’est dans ce contexte bien précis qu’FH estime que le débat doit se porter. Obama propose que l’aide alimentaire soit déplacée vers un fond spécial administré par USAID. Or, si l’aide alimentaire s’éloigne de ces différents lobbies, il existe un réel danger que l’aide alimentaire disparaisse tout simplement, laissant des millions des plus démunis sans soutien réel. Sans incitation à créer un surplus alimentaire destiné aux pays en voie de développement, les paysans et différents lobbies risquent de ne plus soutenir l’aide alimentaire de la même manière, avec un impact potentiel sur les prix internationaux. Dans la configuration des rapports de force du congrès américain qui cherche à économiser, gagner 1.4 milliard ne serait pas de tout refus.

Entre le pire et le moindre mal

Ce débat est certes complexe, et ce premier blog ne prétend pas y donner une réponse exhaustive. Toutefois, cet enjeu démontre que, comme disait Machiavel, en politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal. Sur un plan idéologique, tout le monde soutient une réforme juste mettant les bénéficiaires au centre de leur action. Mais inséré dans des rapports de forces plus globaux et complexes, le chemin vers la justice sociale semble plus être un vrai labyrinthe qu’un boulevard.

 

Yannick Heiniger est actuellement en stage à FH à Washington DC aux Etats-Unis. Titulaire d’une Maitrise en Socioéconomie de l’Université de Genève, il a beaucoup travaillé sur la pratique du développement en Afrique.

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